Fethullah Gülen - Fethullah Gülen : Questions du World Affairs Council sur le coup d’Etat, Erdogan et le Hizmet
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Fethullah Gülen : Questions du World Affairs Council sur le coup d’Etat, Erdogan et le Hizmet

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Q : Comme vous le savez très bien, la Turquie est géopolitiquement et stratégiquement d’une grande importance dans le monde et pour ces raisons, a été considérée comme un allié essentiel des Etats-Unis pendant de nombreuses décennies. Comment croyez-vous que les États-Unis vont réagir face aux développements politiques actuels en Turquie, suite à la tentative de coup d’Etat et à tout ce qui a suivi en termes de purge du président Erdoğan pour écarter les figures de l’opposition des nombreuses institutions de la société turque ?

FG : En effet la Turquie est membre de l’OTAN depuis les années 1950. En partie parce que c’était le désir de l’OTAN mais aussi dû à notre respect pour cette organisation avec qui nous avons combattu dans la guerre de Corée. Et en effet, la Turquie occupe un emplacement très important géopolitiquement parlant. L’emplacement de la Turquie est essentiel pour la mission de l’OTAN et l’organisation a construit une infrastructure en Turquie pour être en mesure de remplir cette mission. La base aérienne d’Incirlik est bien connue, mais l’infrastructure ne se limite pas à cette base.

À l’heure actuelle, toutes les voix critiques sont réduites au silence en Turquie et la voix de ceux au pouvoir se fait entendre. Par conséquent le peuple turc et les observateurs extérieurs sont induits en erreur. La perception erronée sur le coup d’Etat continue parce qu’il n’y a qu’une seule voix. Le gouvernement interprète tout en fonction de ses intérêts. Ils utilisent cet événement pour exprimer l’antipathie qu’ils avaient déjà contre le mouvement Hizmet. La tentative de coup d’Etat sert à justifier leurs plans pour persécuter le mouvement Hizmet. Les observateurs internationaux ont à juste titre souligné que les listes de personnes à licencier, détenues ou arrêtées étaient prêtes. En effet, c’est une démonstration de haine et de rage qui a été nourri par eux, mais ils ont agi tellement prématurément qu’ils ne se sont pas rendu compte comment cela serait perçu. Les experts et les observateurs se demandent: Comment pouvez-vous cibler des milliers de personnes le matin après le coup d’Etat, en les désignant auteurs de ce coup, les jetant à coups de pied hors de leurs maisons, en les déclarant des monstres ? Vous ramassez les gens, hommes et femmes, de leurs maisons et les soumettez à un traitement méprisable. Leur hostilité était telle qu’ils ne pouvaient même pas planifier correctement cette persécution. Les historiens sociaux et les psychologues sociaux de l’avenir vont analyser ces événements et ces jours-ci seront enregistrées parmi les pages sombres de l’histoire mondiale.

Quand quelque chose devient une question de relations internationales et de diplomatie il ne peut y avoir de réticence à prendre certaines mesures qui seraient, par ailleurs, très raisonnables. Il y a une alliance, qui remonte à 60 ans, où les deux pays se sont levés et ont marché ensemble pour la démocratie. La relation ne peut pas être coupée à cause d’un seul incident.

Je ne vois pas comment il pourrait être possible que les USA voient les actions du gouvernement turc positivement. Je pense qu’ils sont préoccupés par la rupture de cette relation vieille de 60 ans, qui détruirait ce qui a été construit à ce jour, ou causerait une erreur diplomatique. Mais je ne crois pas que cela continuera pour toujours. Il peut y avoir des réactions et même des sanctions du monde, de l’Union européenne ou du Parlement européen.

Je pense à un certain point où les organisations internationales des droits de l’homme, les intellectuels, les organisations juridiques peuvent réagir et pousser les Etats à agir, en disant « ça suffit ! ». Peut-être se rendent-ils compte qu’ils ne peuvent pas se permettre d’être complètement coupés du monde, et que les dirigeants turcs pourraient changer de cap.

Bien sûr, il y a aussi des actions qui devraient être prises en termes de diplomatie. Les États-Unis ont 200 ans d’expérience dans la gestion d’une population diversifiée. Je pense que les États-Unis sont en train de mettre cette expérience en service.

Q : Il est largement rapporté que vous et beaucoup de vos sympathisants aient été considérés comme alliés d’Erdoğan et de son parti lorsqu’il est arrivé au pouvoir en Turquie en basant sa campagne sur des changements substantiels dans l’idéologie rigide séculariste qui avait gouverné la Turquie depuis Kemal Atatürk. Est-il exact que vous avez commencé comme alliés et, si oui, quel a été le chemin qui a conduit à la présente situation ?

FG : Je n’ai jamais été proche d’Erdogan et ne me suis jamais senti proche de lui. Je connaissais l’ancien Premier ministre, puis le président Demirel. J’ai rencontré l’ancien président Ismet Inonu, mais j’étais un enfant. Je ne peux pas dire que j’avais de la sympathie ou de l’apathie envers lui parce que j’étais un enfant. Mais je connaissais M. Demirel en tant que leader politique et j’avais du respect pour lui parce qu’il faisait la promotion de la démocratie, des droits de l’homme et d’une forme modérée de la laïcité, non pas une forme rigide et agressive de la laïcité, mais un juste milieu. Une laïcité qui respecte chaque personne et chaque vision du monde. Cela était nécessaire pour la Turquie afin d’être mieux intégrée avec le monde. Puis vint M. Turgut Özal qui a également promis les mêmes choses. Il a été influencé par la culture américaine et il connaissait le monde. Nous avons eu une amitié personnelle, mais surtout pour ses promesses que j’ai soutenues. Les gens autour de moi qui ont partagé mes sentiments l’ont soutenu également. L’ancien Premier ministre, M. Bülent Ecevit a également favorisé la démocratie et a été respecté par les sympathisants du Hizmet. En effet, celui qui promeut la démocratie, les droits de l’homme universels ont été soutenus par les sympathisants du mouvement Hizmet.

Lorsque M. Erdogan a commencé à préparer son propre parti politique, il m’a rendu visite. Ce fut d’abord un face-à-face avec lui. Je l’ai conseillé au sujet de sa relation avec M. Necmettin Erbakan, le chef du parti qu’il avait l’intention de quitter, et avec les militaires, qui ont organisé plusieurs coups d’Etats dans le passé et qui ont eu une influence significative sur la politique intérieure. Je l’ai exhorté à éviter la confrontation avec M. Erbakan ou avec l’armée. Mais plus tard, j’appris qu’en repartant vers l’ascenseur, M. Erdogan a dit à la personne à côté de lui que ce mouvement devrait être anéanti à la première occasion. Par conséquent, en dépit du fait que le mouvement était beaucoup plus petit à l’époque, il s’en inquiétait déjà.

La raison pour laquelle ils se sont montrés proches du mouvement pendant un certain temps est en train de devenir plus clair, grâce à des déclarations faites par des personnes proches de M. Erdogan. Ils attendaient que les sympathisants du Hizmet du monde entier agissent comme des membres de la Turquie à l’étranger.

Les sympathisants du Hizmet se sont engagés dans des activités de dialogue, dans la promotion des valeurs humaines universelles, dans l’organisation de festivals culturels, pour rassembler toutes les couleurs du monde. M. Erdogan attendait d’eux qu’ils lui fassent sa promotion comme étant un grand leader et en particulier comme étant le chef de tous les musulmans dans le monde. Une telle promotion d’un individu ne peut se concilier avec la promotion des valeurs humaines universelles.

Mais il n’a pas reçu ce soutien. Malgré le fait que les sympathisants du Hizmet à travers le monde n’étaient pas contre lui, il considérait leur manque de soutien enthousiaste pour lui comme un signe d’opposition.

Puis il a commencé à menacer de fermer les cours de préparation au collège plusieurs années avant que les enquêtes de corruption deviennent publiques. Il a avoué avoir changé quatre ministres de l’éducation pour être en mesure de mettre en œuvre son plan contre les écoles. Lorsque les affaires de corruption ont été rendues publiques, il a immédiatement imputé le mouvement. Je ne sais toujours pas qui a mis sur écoute leurs conversations. Était-ce des agences de renseignement nationales ou étrangères ? Je ne sais pas quels membres de la magistrature ont mené l’enquête. Je l’ai appris quand leurs photos ont commencé à apparaître à la télévision. Mais après avoir accusé le mouvement, ils ont commencé à emprisonner les gens, à mettre sous tutelle d’administrateurs de l’état les entreprises supposées opposantes. Ces soi-disant administrateurs ont profité de leur position pour opprimer les gens, et ils sont devenus des moyens de confiscation de la propriété privée. Le gouvernement fait taire toutes les voix positives. Tout cela est arrivé avant le dernier incident, le coup d’Etat. On sait maintenant qu’ils ont cherché, tout le long, à instaurer un régime d’un seul homme. Sur le mur du parlement turc, il est écrit que « la souveraineté appartient au peuple sans condition ». Son ambition était d’acquérir la souveraineté inconditionnelle pour lui-même. Il n’a toujours pas abandonné cette ambition.

Pendant un certain temps il a utilisé les membres de la magistrature pour mettre une partie de l’armée sous sa tutelle. Une fois qu’il a réussi à les avoir autour de lui il les laissa sortir de prison, fit alliance avec eux, y compris les maoïstes, pour cibler les mêmes membres de la magistrature qu’il a utilisé auparavant. Il a ouvertement utilisé un discours de haine, et a calomnié des personnes.

Ce dernier incident en Juillet a également été utilisé pour le même effet. À l’avenir, lorsque les historiens sociaux, et les psycho-sociologues analyseront ces événements la laideur de tout cela émergera.

Q : Est-ce que votre manque de soutien à l’idée d’Erdogan d’un système présidentiel exécutif joue un rôle dans la division entre l’AKP et le mouvement Hizmet ?

FG : Je ne suis pas qualifié pour commenter sur le système présidentiel, mais je ne vois pas quel type de système serait approprié pour la Turquie. Un tel système peut provoquer une polarisation et des fissures dans la société. Que doit-il être fait à la place pour rendre le système actuel plus démocratique ? Plusieurs fois, j’ai souhaité qu’ils examinent les lois du Royaume-Uni, ou la constitution des États-Unis et qu’ils en tiennent compte dans la rédaction de la constitution turque. Cela est très important pour l’intégration avec le monde. Par conséquent, ils ne pouvaient pas obtenir le soutien qu’ils attendaient de moi en raison de mes préoccupations. Peut-être que cela le dérangeait beaucoup parce qu’il cherchait un pouvoir absolu pour lui-même et se voyait lui-même comme le leader de tous les musulmans du monde. Ses cercles intérieurs continuaient à le louer. Quand ils ne recevaient pas la réponse qu’ils attendaient, peut-être que ça les dérangeait beaucoup.

Q : Pour beaucoup d’Américains, d’obédiences politiques différentes, les leçons des événements et de la politique américaine elle-même au Moyen-Orient, et le vaste monde islamique, depuis le 9 septembre 2001, est que la vieille stratégie de la Guerre froide des États-Unis d’accepter la règle de tout dictateur amical, aussi longtemps que la stabilité est maintenue dans la nation de ce régime, est préférable aux forces violentes et tumultueuses déclenchées par une fracture de la stabilité dictatoriale, indépendamment des implications des règles des droits de l’homme. Si vous pouviez conseiller le peuple américain au sujet d’un rôle approprié des États-Unis au Moyen-Orient et le monde musulman, seriez-vous en faveur du soutien de la stabilité à tout prix, comme le moindre des maux disponibles, ou suggéreriez-vous tout forme d’engagement qui vise à permettre l’expression plus complète des droits de l’homme dans ces sociétés ?

FG : Les États-Unis ont des groupes de réflexion, les « think tanks ». Ils ont dirigé le monde depuis des années. En raison de cette expérience de leader, ce que ces institutions disent sera probablement le dernier mot sur cette question. Un système totalitaire peut être toléré temporairement comme le moindre de deux maux. Mais en même temps, ils peuvent essayer de faire ce qui est possible afin d’aider une nation à sortir d’un bain à remous, en alliance avec le monde, grâce à des mesures draconiennes. Si tel est le plan à long terme, alors un système totalitaire peut être toléré pour le court terme. Mais être aveugle à un tel système est définitivement un manque de respect pour l’humanité.

Il y a cinq éléments essentiels que la religion et les systèmes juridiques modernes cherchent à protéger: la vie et la santé physique, la religion, la santé mentale, la famille et la dignité, et la propriété. Un sixième élément peut être ajouté, qui est la liberté. Bediuzzaman a dit que « je peux tolérer la faim et la soif, mais je ne peux vivre sans liberté ». Pour un être humain, être vraiment humain, c’est être libre. Priver quiconque de la liberté est un manque de respect à toute l’humanité. Voici ce qui se passe aujourd’hui en Turquie. Les droits de l’homme sont bafoués et il y a même des rapports de viols. Les morts sont empilés les uns sur les autres comme des meules de foin. Même le droit à un enterrement approprié est refusé à certaines personnes.

Q : La plupart des Américains, et les gens du monde entier, ont entendu parler de vous et de votre mouvement, pour la première fois, lors des évènements de la nuit du 15 Juillet lorsque le président Erdoğan vous a accusé d’être derrière la tentative du putsch militaire en Turquie. Que doivent savoir notre public ainsi que les autres citoyens concernés à propos de vous, votre histoire et votre mouvement, afin de placer la controverse actuelle dans un contexte que vous jugez approprié ?

FG : Les sympathisants du mouvement Hizmet ont créé des écoles à travers le monde sans discrimination de couleurs, en valorisant chaque être humain simplement parce ce sont des êtres humains. Face aux terribles armes d’aujourd’hui, ils essaient, avec l’accord de Dieu, de rassembler les êtres humains, de faciliter leur conversation et réconciliation, de bloquer les chemins qui mènent à des conflits violents. Comme l’a souligné un intellectuel au début du siècle dernier, nous sommes confrontés à trois problèmes majeurs: Le premier est la pauvreté qui a conduit à une lutte entre les communistes et les systèmes capitalistes dans l’histoire. La prévention de la pauvreté passe par l’établissant des systèmes d’investissement afin que chacun puisse avoir des moyens de subsistance. La lutte contre la pauvreté, contre l’ignorance et contre les conflits et la polarisation de la société entraînée par l’intolérance. Ce sont des problèmes de l’humanité tout entière. Ces problèmes persistent en présence d’armes beaucoup plus puissantes que celles larguées sur le Japon en 1945, que Dieu nous protège. La meilleure façon d’éviter des conflits avec des résultats catastrophiques est d’intégrer le blanc avec le noir, le bleu, le rose et l’orange. Peut-on prévenir ces conflits complètement ? Mais nous devons faire ce que nous pouvons et nous laissons le reste à Dieu. Telle était l’idée fondatrice du mouvement Hizmet.

Les gens qui se sont consacrés au mouvement Hizmet ont agi avec cette perspective. Comment peut-on être sûr que ce soit bien le cas ? Je pense que le dernier épisode en Turquie peut être considéré comme un éclairage sur cette question. Les institutions créées par les sympathisants du mouvement Hizmet ont été confisqués. Les gens ont été soumis à l’oppression et à la tyrannie, à la molestation, et à l’acquisition illégale de leurs propriétés privées. Ça me fait mal au cœur. Parmi les institutions visées, il y en que je visitais , d’autres ou j’ai moi-même œuvré comme un ouvrier pour leur construction. Ils ont tout confisqué. Et ils ont chassé  toutes les personnes y travaillant à coups de pied. Les propriétés et les entreprises des hommes d’affaires ont été transférées aux organismes de réglementation. Ce sont des choses qui font mal au cœur. Vous et moi sommes touchés, tout comme le sont des milliers de personnes. Des milliers de personnes ont été laissées sans nourriture ou eau dans les centres de détention. Face à toute cette oppression, pas un seul individu n’a tenté d’élever le poing. Si cela ne prouve pas que ce mouvement est un mouvement humaniste et pacifiste, alors je pense qu’il y a un cas grave d’aveuglément.

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