Fethullah Gülen - Gülen s'engage à rentrer en Turquie «si le dixième des accusations sont établies»
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Gülen s’engage à rentrer en Turquie «si le dixième des accusations sont établies»

Fethullah Gulen

Quelques jours après l’interview exclusive du président turc Erdogan, le quotidien français Le Monde publie une tribune de l’imam en exil Fethullah Gülen, fondateur du mouvement Hizmet. Une réponse très attendue à la mesure des très graves accusations portées par Erdogan et le régime turc à son encontre. Gülen est effectivement accusé d’avoir fomenté le putsch manqué du 15 juillet 2016 visant à renverser le président Erdogan.

Depuis le 15 juillet 2016, ce n’est pas la première intervention publique de Gülen. Mais près d’un mois après la tentative avortée d’un putsch contre l’exécutif turc qui a fait pas moins de 240 morts, Fethullah Gülen, fondateur du mouvement Hizmet et imam en exil se livre en profondeur dans une tribune exclusive publiée par Le Monde dans laquelle il revient en détail sur le climat apocalyptique qui règne en Turquie, les menaces et les accusations très graves portées contre sa personne (le régime turc l’accuse d’être derrière le putsch manqué et de vouloir renverser Erdogan depuis des années) et les conséquences désastreuses des événements actuels pour la Turquie.

Après avoir rappelé brièvement les faits, souligné le courage du peuple et rappelé sa ferme condamnation du coup d’état, l’homme a aussitôt rejeté catégoriquement toutes les accusations portées contre lui, signalant la rapidité avec laquelle le régime turc l’avait désigné comme l’auteur du putsch avorté dans les minutes qui suivirent et sans l’ombre d’une preuve.

 

Une accusation immédiate et sans fondement

«Alors que les têtes du coup de force n’étaient pas encore identifiées, [le président turc] Recep Tayyip Erdogan m’a désigné comme le responsable. La célérité avec laquelle le coupable a été annoncé, alors même qu’aucun détail, aucune motivation n’avaient pu être encore trouvés, suscite des interrogations. L’accusation ne pouvait pas tomber plus mal pour quelqu’un comme moi, qui ai été victime de tous les coups d’État depuis cinquante ans. Je rejette catégoriquement toutes les accusations qui sont portées contre moi», a affirmé Gülen qui parle d’une diffamation.

«J’ai vécu tous les putschs que la Turquie a connus. J’ai été emprisonné après l’intervention du 12 mars 1971. J’ai fait l’objet d’un mandat d’arrêt et j’ai vécu dans la clandestinité pendant six ans après le putsch du 12 septembre 1980. J’ai été accusé d’ »entreprise terroriste individuelle » après le coup d’État du 28 février 1997 et la peine de mort a été requise contre moi. Mais j’ai été blanchi par la justice dans tous ces procès. Bref, harcelé hier par des régimes militaires autoritaires, je le suis aujourd’hui par un régime civil autocratique».

 

Sur les auteurs du putsch : «Que Dieu les punisse»

Le religieux qui rappelle que personne dans l’opinion internationale ne croyait à de telles accusations grotesques, gratuites et infondées, s’est pour autant positionné clairement, si des preuves crédibles et recevables de l’implication de gülénistes dans le putsch étaient apportées publiquement, sur sa condamnation totale et sans réserve de tels agissements et de la trahison qu’ils constitueraient eu égard aux enseignements, aux principes et aux actions menées depuis plusieurs décennies par Gülen et son mouvement en faveur de l’éducation, de la paix, de la démocratie et du dialogue inter-religieux.

«Si des militaires qui se disent sympathisants du Hizmet [« Service », le mouvement de Fethullah Gülen] ont trempé dans cette conjuration, je le dis sans aucun état d’âme, ce sont des félons qui ont ébranlé l’unité et l’intégrité du pays, des individus qui ont trahi mon idéal et qui ont fait des centaines de milliers de victimes. Si d’aucuns ont été sous l’influence du penchant interventionniste de l’armée et ont préféré piétiner les valeurs du Hizmet au nom de ce réflexe – ce que je ne pense pas – leurs fautes ne peuvent être imputées à tous les sympathisants du mouvement. Que Dieu les punisse».

 

«Personne, ni moi ni un autre, n’est au-dessus du droit»

Gülen va plus loin et lance publiquement, en gage de sa bonne foi, un appel au régime d’Ankara promettant «une collaboration totale».

«Personne, ni moi ni un autre, n’est au-dessus du droit. Je souhaite que tous les coupables, quelle que soit leur affiliation, soient condamnés aux peines qu’ils méritent dans le cadre d’un procès équitable. Je demande qu’une commission internationale indépendante mène les investigations sur cette tentative de coup d’État. Si le dixième des accusations dirigées contre moi sont établies, je m’engage à retourner en Turquie et à subir la peine la plus lourde».

Mais le même homme le reconnaît lui-même : il n’y a plus en Turquie de possibilité d’obtenir la moindre garantie qu’un procès équitable soit rendu dans un pays où l’État de droit a périclité, où des faits de torture ont été avérés selon Amnesty International, où des gardes à vue massives de trente jours sans avocat ont été décrétées, où des appels au meurtre tolérés par le pouvoir sont exprimés publiquement, à la télé ou dans la rue, contre des civils turcs, sympathisants du mouvement Gülen, des enseignants, des médecins, des journalistes, des sportifs et des cadres associatifs, en Turquie ou à l’étranger, des milliers de personnes qui n’ont aucun lien de près ou de loin avec la tentative de putsch, mais qui ont néanmoins été privés de leurs papiers d’identités, de leur autorisation professionnelle à exercer leur métier ce qui les condamnent à une mort sociale programmée, et qui risquent leur vie dans un pays ou le président appelle les Turcs à dénoncer les sympathisants de Gülen.

 

«Les sympathisants du Hizmet et moi-même devrions avoir le droit de nous défendre»

«Depuis octobre 2014, le système judiciaire est sous la tutelle du pouvoir. La probabilité d’obtenir un procès équitable est donc quasi nulle. Avec la mainmise du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire, nous n’avons plus les moyens de nous défendre pour clamer notre innocence. Or, confrontés à de telles accusations, les sympathisants du Hizmet et moi-même devrions avoir le droit de nous défendre. C’est la raison pour laquelle j’ai appelé à la création d’une commission internationale et annoncé que j’accepterais ses conclusions. Malheureusement, le pouvoir a préféré incriminer et punir collectivement les centaines de milliers de sympathisants du Hizmet».

Gülen rappelle, a qui l’aurait oublié, que les militants de son mouvement sont pacifiques, que son organisation n’est ni politique, encore moins paramilitaire, mais civile et totalement légaliste.

«Des sympathisants qui, depuis cinquante ans, n’ont pas été associés une seule fois à des actes de violence» et à qui il n’est pas même venu à l’idée de manifester pacifiquement dans la rue et d’affronter les forces de l’ordre. «Face aux discours de haine et à la répression féroce, ils n’ont fait que recourir au droit et tenter, de manière légitime, de s’opposer aux dérives du régime», poursuit Gülen qui ajoute que des centaines de gouvernements, d’agences de renseignement, d’universitaires, d’associations de la société civile du monde entier suivent le mouvement depuis plus de vingt-cinq ans, et qu’aucune illégalité n’a été jusqu’alors établie.

 

Une campagne de diabolisation et de violence sans équivalent

Gülen a également exprimé ses inquiétudes sur la violence des attaques verbales déployées depuis fin 2013 jusqu’à aujourd’hui contre son mouvement dont les membres ont été systématiquement qualifiés par Erdogan de «vampires», de «sangsues», de «membres de la secte des Assassins», et, depuis plusieurs mois, de «terroristes».

Une intense campagne de diabolisation du mouvement en Turquie et à l’étranger, appuyée par une presse télé et écrite turque mise au pas, et fondée sur l’emploi d’une rhétorique biologique de haine assez terrifiante. «Nous sommes des virus» et des «cellules cancéreuses» qu’il faut éradiquer. Toute une rhétorique de déshumanisation a été mise sur pied contre des centaines de milliers de personnes qui ont soutenu les structures et associations créées avec l’encouragement du Hizmet», ajoute à ce sujet l’imam et érudit turc. Une campagne de haine aveugle et aux conséquences dévastatrices pour des milliers de Turcs dont « les biens sont confisqués, les comptes sont bloqués, les passeports sont annulés. Victimes d’une « chasse aux sorcières », des centaines de milliers d’individus vivent un véritable drame humanitaire. Près de 90 000 personnes ont perdu leur emploi, 21 000 professeurs se sont vu retirer leur autorisation d’enseigner».

 

«Je me suis employé à défendre les valeurs humaines universelles»

Fethullah Gülen rappelle enfin tout le sens de son travail, de son message éthique et spirituel et de son attachement indéfectible à la démocratie. «Je me suis opposé toute ma vie aux interventions militaires. Lorsque j’ai déclaré, il y a vingt-deux ans, que la démocratie et la laïcité n’étaient pas négociables, j’ai été abondamment critiqué par les partisans de l’islam politique proches du pouvoir. Je reste fidèle à cette position. Plus de 70 livres qui regroupent mes prêches et mes écrits depuis quarante ans peuvent être consultés. On n’y trouvera aucune référence aux coups d’État. Au contraire, on verra que je me suis employé à défendre les valeurs humaines universelles qui constituent le fondement de la démocratie».

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